jeudi 11 janvier 2007
Coup de poing
Un vrai au sens propre et figuré. Rassurez-vous, si je puis dire, ce n’est pas moi qui l’ai reçu : vous l’auriez su immédiatement par les médias. Non, il s’agit d’un violent coup de poing donné à un élève par son père dans mon bureau devant une enseignante médusée. Revenons au point (poing ?) de départ. M… est un élève dit transgresseur, qui atterrit très souvent dans mon bureau. J’emploie atterrir consciemment car c’est l’impression que j’ai parfois tant il semble propulsé par la colère de l’adulte qui l’accompagne . Il est chez nous depuis deux ans maintenant. Cette année en CM2. Il se fait remarquer régulièrement par son attitude insolente, sa propension à vouloir avoir le dernier mot, son talent à détourner et dépasser les règles communes, son goût pour les histoires d’embrouille. Il se montre rarement capable de reconnaître ses erreurs , a toujours une bonne excuse toute prête et accuse volontiers les autres de ses turpitudes. Cette fois, c’est l’enseignante qui assurait l’étude qui me l’amène. Ce n’est pas la première fois mais elle n’en peut plus et me demande de faire quelque chose. Il passe le temps d’étude à déranger ses camarades, se lever sans autorisation perturber continuellement par des prises de parole inopinées. Comme il a déjà bénéficié d’un premier avertissement, je décide d’appliquer le règlement et de l’exclure jusqu’à la fin du mois des études surveillées. C’est ce que je lui explique et joignant le geste à la parole, ce que j’écris sur son cahier de correspondance. Il est bien sûr furieux, jure ses grands dieux qu’il n’est responsable de rien et part en bougonnant, maugréant et grommelant. J’échange quelques mots avec l’enseignante et sur ce le père furieux débarque dans le bureau. Je lui explique la situation et la sanction prise et sans que rien ne puisse le prévoir il assène un violent coup de poing sur le visage de son fils. Nous restons ébahis devant cette violence et le père disparaît avec ses enfants. La petite sœur qui est au CP a assisté à toute la scène. Je discute alors avec l’enseignante et essaye de la déculpabiliser. Elle se sent en parie responsable du coup reçu par l’enfant. Alors qu’elle est partie chercher ses affaires, le père revient alors. Il veut rencontrer l’enseignante, a discuté avec des camarades de la classe de son fils et cherche non à comprendre ce qui s’est passé mais à trouver des faits qui pourraient atténuer la responsabilité de celui-ci. Comme celle-ci revient il l’apostrophe en tenant des propos assez incohérents sur le fait que tout le monde aurait raison puis nous quitte définitivement. L’enseignante et moi sommes abasourdis par ce que nous venons de voir et d’entendre. Difficile à analyser. Je connais bien ce père pour avoir discuté longuement avec lui de nombreuses fois. Il vit séparé de sa femme. Il a obtenu il y a deux ans la garde de ses deux fils aînés dont notre élève de CM2 et vient d’obtenir la garde de la petite. Il vit avec un femme avec qui il s’entend bien et qui s’occupe très bien des enfants. C’est elle qui travaille, lui ayant fait le choix de rester au foyer pour s’occuper de ses enfants. Je comprends son exaspération mais ne peut l’approuver. Sa façon de vouloir dédouaner son fils ressemble étrangement au comportement de celui-ci face aux nombreuses bêtises qu’il commet et à l’impossibilité de suivre une règle. Je devrais évidemment le revoir et pouvoir échanger avec lui sur ses difficultés de maîtrise. Sans aucun doute, devrais-je rencontrer également l’éducateur qui suit la famille suite aux décisions de garde des enfants prises par le juge. J’espère toutefois que l’enfant se présentera jeudi matin à l’école. Il me faudra aussi dialoguer avec lui, essayer de recoller les morceaux et tenter de rétablir un minimum de confiance entre lui et les enseignants et moi-même. Nous avions mis un sacré bout de temps pour m’apprivoiser et tant bien que mal arriver à quelques résultats et progrès, il va nous falloir maintenant recommencer. Sisyphe, si tu savais… Plus une pensée pour Jean Pierre Vernand, ce résistant de la première heure grand spécialiste de la Grèce antique, disparu hier, et ayant accepté, alors que déjà très malade, de venir en banlieue pour une délocalisation du collège de France, rencontrer des lycéens pour une conférence sur Ulysse et l’Odyssée.