Le quotidien d'un directeur d'école

L'école vue de l'intérieur :les réflexions, au jour le jour, d'un directeur comme les autres dans une école comme les autres.

jeudi 31 janvier 2008

Laïcité quand tu nous tiens

Discours de Nicolas Sarkozy au Vatican le 20 décembre dernier:

"Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance

Citation de Jules Ferry:

Le législateur a eu pour premier objet de séparer l'école de l'église, d'assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer deux domaines trop longtemps confondus: celui des croyances qui sont personnelles et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous de l'avis de tous.

Ces deux citations pour dire ce qui sépare un principe républicain d'une affirmation purement gratuite et peu fondée.

Comme enseignant je me suis senti profondément insulté par le discours de notre président.

Y avait-il ignorance de sa part, volonté de dresser les uns contre les autres, envie de faire un (bon) mot qui serait obligatoirement repris par  les médias ou tout simplement calcul machiavélique tentant de promouvoir l'école privée et de préparer habilement l'opinion à des lois qui viendraient remettre en cause l'école publique. Nous en avons déjà eu un échantillon avec la loi obligeant les communes à financer les élèves partis à l'école privée dans une autre commune. Loi heureusement peu appliquée par tous les maires qu'ils soient de gauche ou de droite.

On parle ici de transmission des valeurs. Quelles valeurs doit transmettre l'école? Sont-ce celles inscrites sur leurs frontons: liberté, égalité et fraternité, c'est à dire les valeurs mêmes de la république ou celles véhiculées par la religion?

Je cite en vrac, l'obéissance absolue à la parole dite révélée d'un dieu unique (ou de plusieurs), l'acceptation de rites divers et variés éloignés de toute rationalité, la croyance en un monde meilleur après la mort pour peu que l'on accepte de souffrir et de rester à sa place sur cette terre, le maintien de la femme dans un statut inférieur, etc. Je vous laisse compléter la liste vous-mêmes.

Doit-on remplacer la devise de la République par libéralisme, inégalité et rivalité?

Notre président mesure-t-il à quel point l'école est la seule institution qui transmet encore certaines valeurs: goût de l'effort, développement de l'esprit critique, obéissance à des règles qui permettent le vivre ensemble, acceptation de la parole et de la différence de l'autre quelle qu'elle soit, respect des adultes. Je pourrais continuer la liste. S'il faut compter sur les religions et leurs représentants pour transmettre ces valeurs, il faudrait d'une part qu'elles ne soient pas en perte de vitesse comme elles le sont actuellement, je parle de la religion catholique dont la France serait la file aînée et qu'elles prônent les mêmes valeurs.

Le bien et le mal. De quoi parle-t-on aussi? Faudrait-il condamner à l'école les sept péchés capitaux comme dans la religion catholique, faire pénitence de ses péchés, justifier la lapidation des femmes adultères comme dans la religion musulmane, condamner ceux qui mangent du porc, inciter les enfants à se rendre au temple israëlite pour sabbat ou protestant, se prosterner devant les divinités indiennes, etc.

Je pensais que dans notre république dont Monsieur Sarkozy doit être le premier défenseur, il existait des lois qui régissaient la société. Ces lois ne sont-elles pas la résultante de tout ce que les hommes ont mis en place pour permettre une société harmonieuse. Ne serait-ce pas là la morale dont il est question. Et les enseignants ne sont-ils pas les mieux placés pour enseigner cela?

Quant au sacrifice de sa vie. Excusez-moi, si vous côtoyez des enseignants, vous verrez qu'ils y consacrent toute leur vie et toute leur énergie. Mais bien sûr ils ont aussi le droit d'être des hommes et femmes ,des citoyens épanouis. Va-t-on leur reprocher ou préférerait-on les voir célibataires comme les curés, ayant plusieurs épouses qu'ils seraient libres de répudier comme le peuvent les imams?

Pour le charisme de l'engagement, il en est de même. Pour accepter de passer ses journées enfermées dans un lieu clos avec une ribambelle de minots petits ou grands, qu'il faut éduquer et enseigner, il faut un certain courage, une notion de l'engagement et du service public que notre président semble ignorer. Certainement autant voir plus que pour assurer son ministère religieux.

Quand à notre espérance, nous avons foi, oui, mais foi en un monde plus civilisé, un monde meilleur, un monde plus humain, un monde dont les valeurs ne sont pas la réussite facile et l'argent roi. Un monde où la notoriété ne se mesure pas aux montres que l'on porte au poignet, aux moyens de transports que l'on emprunte, aux vacances que l'on passe ou aux nombres d'apparitions sur les couvertures de magazine. Un monde dans lequel le respect de chacun serait la qualité première de nos hommes politiques. Mais nous voulons ce monde ici sur terre et non dans un quelconque paradis promis dans l'au-delà. C'est à cette noble tâche que nous nous attelons quotidiennement pour former des êtres et des esprits qui sont notre avenir et celui de notre pays.

Nous faisons, comme le dit Mérieux, le pari de l'éducabilité pour tous.

Nous le faisons humblement, sans en tirer aucune gloire.

Au bout de quarante ans (merci monsieur Fillon), nous partirons sans que l'un de nos supérieurs ne pense seulement à nous dire au revoir et merci.

Vous comprendrez sans doutes ma colère.

Alors oui, je considère que nous pouvons, non pas remplacer le curé, le pasteur, l'imam ou le rabbin en ce qui concerne la pratique de leurs religions que je respecte sans les approuver mais de loin faire ce travail de transmission des valeurs et d'apprentissage des règles de vie en société au-delà de la morale religieuse.

Mais que chacun reste chez soi.

Ce qui est de l'ordre du privé doit rester privé et ce qui est de l'ordre du public doit rester public. C'est tout le sens de la loi de 1905.  Nous avons bien compris que notre président voudrait en  changer il faut savoir qu'il nous trouvera sur son chemin. Nous sommes les garants d'une "morale laïque"

Posté par danledir à 18:40 - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires

    La laïcité est le fondement même de notre profession... Bien qu'ancien responsable du CDAL, je ne suis plus trop vindicatif après l'école privée... Je dirige une école publique qui fonctionne comme une école privée (recrutement sur concours en fin de CP, pas de secteur scolaire)et qui me permet de "prendre" l'équivalent d'une classe à l'école privée voisine... Les enseignants de cette école confessionnelle mettent leurs propres enfants dans mon école... Comme quoi ils ont plus confiance dans notre morale républicaine que dans leur morale religieuse...
    Bonne fin de semaine et bon week-end...

    Posté par Olivier, vendredi 1 février 2008 à 11:15
  • De la part d'une parent d'élève très attachée elle aussi à l'école publique et à toutes les valeurs que vous, enseignants, transmettez sans relâche à nos enfants: j'ai été moi aussi très choquée par ce discours de Nicolas Sarkozy. L'occasion (si vos supérieurs ne le font pas), de vous remercier pour votre engagement,l'énergie que vous dépensez et la foi toute laïque que vous avez...

    Posté par Martine, samedi 2 février 2008 à 02:47
  • Bonsoir.
    Je vous lis depuis un bon bout de temps, sans jamais avoir laissé de commentaire jusqu'à ce jour il est vrai. Je prépare le CRPE.
    Je vous remercie, sincèrement, car ce message que vous avez écrit exprime parfaitement ma pensée. Pensée que je n'arrivais pas à verbaliser moi-même.
    Bonne soirée.

    Posté par Rosa Negra, mercredi 6 février 2008 à 19:04
  • Tout s'explique !

    Décidément, Monsieur Homais n'est pas qu'un personnage de roman obsolète ! L'anti-cléricalisme se réfugie aujourd'hui dans le fonctionnariat et cet épouvantail fait fuir de plus en plus de "moineaux" vers l'école privée, en laissant à l'école laïque ses 25% d'illétrés qui tous les ans passent en 6ème. Au fond, c'est bien ça, "l'esprit républicain" : former (si on peut dire) de parfaits imbéciles, amorphes et bons démocrates, dont la République se moque éperdûment, surtout quand ils ne votent pas à certain référendum comme elle le demande, ou quand elle ne propose le choix, pour sa présidence, qu'entre une dinde hystérique et un rastaquouère saltimbanque !

    Posté par thermidor, mardi 12 février 2008 à 11:30
  • Je ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité!
    Ce monsieur Thermidor devrait relire cette chronique et les autres.
    Il n'était aucunement question d'opposer l'école publique et l'école privée fussent-elle catholique, musulmane ou israëlite. Il s'agissait simplement de remettre le curé et l'instituteur à leur juste place.
    Petite précision, nos 10 à 15 % d'élèves qui ont un très bon voir excellent niveau quittent notre école publique chaque année pour aller rejoindre les collèges privés voisins. Manquerait plus qu'ils aient ensuite de moins bons résultats.

    Posté par Dan Ledir, mercredi 13 février 2008 à 15:51

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